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recriweb says...

 

Un hommage de Lénine à Engels, rédigé quelques semaines après la mort de celui-ci.

Quel flambeau de l'esprit s'est éteint, 
Quel coeur a cessé de battre ! 

Friedrich Engels s'est éteint à Londres le 5 août (24 juillet ancien style) 1895. Après son ami Karl Marx (mort en 1883), Engels fut le savant le plus remarquable et l'éducateur du prolétariat contemporain du monde civilisé tout entier. Du jour où la destinée a réuni Karl Marx et Friedrich Engels, l'oeuvre de toute la vie des deux amis est devenue le fruit de leur activité commune. Aussi, pour comprendre ce que Friedrich Engels a fait pour le prolétariat, faut-il se faire une idée précise du rôle joué par la doctrine et l'activité de Marx dans le développement du mouvement ouvrier contemporain. Marx et Engels ont été les premiers à montrer que la classe ouvrière et ses revendications sont un produit nécessaire du régime économique actuel qui crée et organise inéluctablement le prolétariat en même temps que la bourgeoisie; ils ont montré que ce ne sont pas les tentatives bien intentionnées d'hommes au coeur généreux qui délivreront l'humanité des maux qui l'accablent aujourd'hui, mais la lutte de classe du prolétariat organisé. Dans leurs oeuvres scientifiques, Marx et Engels ont été les premiers à expliquer que le socialisme n'est pas une chimère, mais le but final et le résultat nécessaire du développement des forces productives de la société actuelle. Toute l'histoire écrite jusqu'à nos jours a été l'histoire de la lutte des classes, de la domination et des victoires de certaines classes sociales sur d'autres. Et cet état de choses continuera tant que n'auront pas disparu les bases de la lutte des classes et de la domination de classe: la propriété privée et l'anarchie de la production sociale. Les intérêts du prolétariat exigent la destruction de ces bases, contre lesquelles doit donc être orientée la lutte de classe consciente des ouvriers organisés. Or, toute lutte de classe est une lutte politique. 

Ces conceptions de Marx et d'Engels, tout le prolétariat qui lutte pour son émancipation les a aujourd'hui faites siennes; mais dans les années quarante, quand les deux amis commencèrent à collaborer aux publications socialistes et à participer aux mouvements sociaux de leur époque, elles étaient entièrement nouvelles. Nombreux étaient alors les hommes de talent ou sans talent, honnêtes ou malhonnêtes, qui, tout à la lutte pour la liberté politique, contre l'arbitraire des rois, de la police et du clergé, ne voyaient pas l'opposition des intérêts de la bourgeoisie et du prolétariat. Ils n'admettaient même pas l'idée que les ouvriers puissent agir comme force sociale indépendante. D'autre part, bon nombre de rêveurs, dont certains avaient même du génie, pensaient qu'il suffirait de convaincre les gouvernants et les classes dominantes de l'iniquité de l'ordre social existant pour faire régner sur terre la paix et le bien-être général. Ils rêvaient d'un socialisme sans lutte. Enfin, la plupart des socialistes d'alors et, d'une façon générale, des amis de la classe ouvrière, ne voyaient dans le prolétariat qu'une plaie qu'ils regardaient grandît avec horreur à mesure que l'industrie se développait. Aussi cherchaient-ils tous le moyen d'arrêter le développement de l'industrie et du prolétariat, d'arrêter la «roue de l'histoire». Alors que le développement du prolétariat inspirait une peur générale, c'est dans la croissance ininterrompue du prolétariat que Marx et Engels mettaient tous leurs espoirs. Plus il y aurait de prolétaires, plus grande serait leur force en tant que classe révolutionnaire, et plus le socialisme serait proche et possible. On peut exprimer en quelques, mots les services rendus par Marx et Engels à la classe ouvrière en disant qu'ils lui ont appris à se connaître et à prendre conscience d'elle-même, et qu'ils ont substitué la science aux chimères. 

Voilà pourquoi le nom et la vie d'Engels doivent être connus de chaque ouvrier ; voilà pourquoi, dans notre recueil, dont le but, comme celui de toutes nos publications, est d'éveiller la conscience de classe des ouvriers russes, nous nous devons de donner un aperçu de la vie et de l'activité de Friedrich Engels, l'un des deux grands éducateurs du prolétariat contemporain. 

Engels naquit en 1820 à Barmen, dans la province rhénane du Royaume de Prusse. Son père était un fabricant. En 1838, pour des raisons de famille, Engels dut abandonner ses études au lycée et entrer comme commis dans une maison de commerce de Brême. Ses occupations commerciales ne l'empêchèrent pas de travailler à parfaire son instruction scientifique et politique. Dès le lycée, il avait pris en haine l'absolutisme et l'arbitraire de la bureaucratie. Ses études de philosophie le menèrent plus loin encore. La doctrine de Hegel régnait alors dans la philosophie allemande et Engels s'en fit le disciple. Bien que Hegel fût, pour sa part, un admirateur de l'Etat prussien absolutiste au service duquel il se trouvait en sa qualité de professeur à l'Université de Berlin, sa doctrine était révolutionnaire. La foi de Hegel dans la raison humaine et dans ses droits et le principe fondamental de la philosophie hégélienne selon lequel le monde est le théâtre d'un processus permanent de transformation et de développement conduisirent, ceux d'entre les disciples du philosophe berlinois qui ne voulaient pas s'accommoder de la réalité, à l'idée que la lutte contre la réalité, la lutte contre l'iniquité existante et le mal régnant, procède, elle aussi, de la loi universelle du développement perpétuel. Si tout se développe, si certaines institutions sont remplacées par d'autres, pourquoi l'absolutisme du roi de Prusse ou du tsar de Russie, l'enrichissement d'une infime minorité aux dépens de l'immense majorité, la domination de la bourgeoisie sur le peuple se perpétueraient-ils? La philosophie de Hegel traitait du développement de l'esprit et des idées; elle était idéaliste. Du développement de l'esprit, elle déduisait celui de la nature, de l'homme et des rapports entre les hommes au sein de la société. Tout en reprenant l'idée hégélienne d'un processus perpétuel de développement, Marx et Engels en rejetèrent l'idéalisme préconçu; l'étude de la vie leur montra que ce n'est pas le développement de l'esprit qui explique celui de la nature, mais qu'au contraire il convient d'expliquer l'esprit à partir de la nature, de la matière... A l'opposé de Hegel et des autres hégéliens, Marx et Engels étaient des,matérialistes. Partant d'une conception matérialiste du monde et de l'humanité, ils constatèrent que, de même que tous les phénomènes de la nature ont des causes matérielles, de même le développement de la société humaine est conditionné par celui de forces matérielles, les forces productives. Du développement des forces productives dépendent les rapports qui s'établissent entre les hommes dans la production des objets nécessaires à la satisfaction de leurs besoins. Et ce sont ces rapports qui expliquent tous les phénomènes de la vie sociale, les aspirations des hommes, leurs idées et leurs lois. 
Le développement des forces productives crée des rapports sociaux qui reposent sur la propriété privée, mais nous voyons aujourd'hui ce même développement des forces productives priver la majorité de toute propriété et concentrer celle-ci entre les mains d'une infime minorité. Il abolit la propriété, base de l'ordre social contemporain, et tend de lui-même au but que se sont assigné les socialistes. Ces derniers doivent seulement comprendre quelle est la force sociale qui, de par sa situation dans la société actuelle, est intéressée à la réalisation du socialisme, et inculquer à cette force la conscience de ses intérêts et de sa mission historique. Cette force, c'est le prolétariat. Engels apprit à le connaître en Angleterre, à Manchester, centre de l'industrie anglaise, où il vint se fixer en 1842 comme, employé d'une maison de commerce dans laquelle son père avait des intérêts. Engels ne se contenta pas de travailler au bureau de la fabrique: il parcourut les quartiers sordides où vivaient les ouvriers et vit de ses propres yeux leur misère et leurs maux. Mais il ne se borna pas à observer par lui-même; il lut tout ce qu'on avait écrit avant lui sur la situation de la classe ouvrière anglaise, étudiant scrupuleusement tous les documents officiels qu'il put consulter. Le fruit de ces études et de ces observations fut un livre qui parut en 1845: La Situation de la classe laborieuse en Angleterre. Nous avons déjà rappelé plus haut le principal mérite d'Engels comme auteur de cet ouvrage. Beaucoup, avant lui, avaient déjà dépeint les souffrances du prolétariat et signalé la nécessité de lui venir en aide. Engels fut le premier à déclarer que le prolétariat n'est pas seulement une classe qui souffre, mais que la situation économique honteuse où il se trouve le pousse irrésistiblement en avant et l'oblige à lutter pour son émancipation finale. Le prolétariat en lutte s'aidera lui-même. Le mouvement politique de la classe ouvrière amènera inévitablement les ouvriers à se rendre compte qu'il n'est pour eux d'autre issue que le socialisme. A son tour le socialisme ne sera une force que lorsqu'il deviendra l'objectif de la lutte politique de la classe ouvrière. Telles sont les idées maîtresses du livre d'Engels sur la situation de la classe ouvrière en Angleterre, idées que l'ensemble du prolétariat qui pense et qui lutte a aujourd'hui faites siennes, mais qui étaient alors toutes nouvelles. Ces idées furent exposées dans un ouvrage captivant où abondent les tableaux les plus véridiques et les plus bouleversants de la détresse du prolétariat anglais. Ce livre était un terrible réquisitoire contre le capitalisme et la bourgeoisie. Il produisit une impression considérable. On s'y référa bientôt partout comme au tableau le plus fidèle de la situation du prolétariat contemporain. Et, de fait, ni avant ni après 1845, rien n'a paru qui donnât une peinture aussi saisissante et aussi vraie des maux dont souffre la classe ouvrière. 

Engels ne devint socialiste qu'en Angleterre. A Manchester, il entra en relations avec des militants du mouvement ouvrier anglais et se mit à écrire dans les publications socialistes anglaises. Retournant en Allemagne en 1844, il fit à Paris la connaissance de Marx, avec qui il correspondait déjà depuis quelque temps, et qui était également devenu socialiste, pendant son séjour à Paris, sous l'influence des socialistes français et de la vie française. C'est là que les deux amis écrivirent en commun La Sainte Famille ou la Critique de la critique critique. Ce livre, paru un an avant La Situation de la classe laborieuse en Angleterre et dont Marx écrivit la plus grande partie, jeta les bases de ce socialisme matérialiste révolutionnaire dont nous avons exposé plus haut les idées essentielles. La sainte famille était une dénomination plaisante donnée à deux philosophes, les frères Bauer, et à leurs disciples. Ces messieurs prêchaient une critique qui se place au-dessus de toute réalité, au-dessus des partis et de la politique, répudie toute activité pratique et se borne à contempler «avec esprit critique» le monde environnant et les événements qui s'y produisent. Ces messieurs traitaient de haut le prolétariat qu'ils considéraient comme une masse dépourvue d'esprit critique. Marx et Engels se sont élevés catégoriquement contre cette tendance absurde et néfaste. Au nom de la personnalité humaine réelle, - de l'ouvrier foulé aux pieds par les classes dominantes et par l'Etat, - ils exigent non une attitude contemplative, mais la lutte pour un ordre meilleur de la société. C'est évidemment dans le prolétariat qu'ils voient la force à la fois capable de mener cette lutte et directement intéressée à la faire aboutir. Avant La Sainte Famille, Engels avait déjà publié dans les Annales franco-allemandes de Marx et Ruge des «Essais critiques sur l'économie politique» où il analysait d'un point de vue socialiste les phénomènes essentiels du régime économique moderne, conséquences inévitables du règne de la propriété privée. C'est incontestablement sa relation avec Engels qui poussa Marx à s'occuper d'économie politique, science où ses travaux allaient opérer toute une révolution. 
De 1845 à 1847, Engels vécut à Bruxelles et à Paris, menant de front les études scientifiques et une activité pratique parmi les ouvriers allemands de ces deux villes. C'est là que Marx et Engels entrèrent en rapports avec une société secrète allemande, la «Ligue des communistes», qui les chargea d'exposer les principes fondamentaux du socialisme élaboré par eux. Ainsi naquit le célèbre Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels, qui parut en 1848. Cette plaquette vaut des tomes: elle inspire et anime jusqu'à ce jour tout le prolétariat organisé et combattant du monde civilisé. 

La Révolution de 1848, qui éclata d'abord en France et gagna ensuite les autres pays d'Europe occidentale, ramena Marx et Engels dans leur patrie. Là, en Prusse rhénane, ils prirent la direction de la Nouvelle Gazette rhénane, journal démocratique paraissant à Cologne. Les deux amis étaient l'âme de toutes les aspirations démocratiques révolutionnaires de Prusse rhénane. Ils défendirent jusqu'au bout les intérêts du peuple et de la liberté contre les forces de réaction. Ces dernières, comme l'on sait, finirent par triompher. La Nouvelle Gazette rhénane fut interdite. Marx qui pendant son émigration s'était vu retirer la nationalité prussienne, fut expulsé. Quant à Engels, il prit part à l'insurrection armée du peuple, combattit dans trois batailles pour la liberté et, après la défaite des insurgés, se réfugia en Suisse d'où il gagna Londres. 

C'est également à Londres que Marx vint se fixer. Engels redevint bientôt commis, puis associé, dans cette même maison de commerce de Manchester où il avait travaillé dans les années quarante. jusqu'en 1870, il vécut à Manchester, et Marx à Londres, ce qui ne les empêchait pas d'être en étroite communion d'idées: ils s'écrivaient presque tous les jours. Dans cette correspondance, les deux a mis échangeaient leurs opinions et leurs connaissances, et continuaient à élaborer en commun le socialisme scientifique. En 1870, Engels vint se fixer à Londres, et leur vie intellectuelle commune, pleine d'une activité intense, se poursuivit jusqu'en 1883, date de la mort de Marx. Cette collaboration fut extrêmement féconde: Marx écrivit Le Capital, l'ouvrage d'économie politique le plus grandiose de notre siècle, et Engels, toute une série de travaux, grands et petits. Marx s'attacha à l'analyse des phénomènes complexes de, l'économie capitaliste. Engels écrivit, dans un style facile, des ouvrages souvent polémiques où il éclairait les problèmes scientifiques les plus généraux et différents phénomènes du passé et du présent en s'inspirant de la conception matérialiste de l'histoire et de la théorie économique de Marx. Parmi les travaux d'Engels, nous citerons: son ouvrage polémique contre Dühring (où il analyse des questions capitales de la philosophie, des sciences de la nature et des sciences sociales), L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat (traduction russe parue à Saint-Pétersbourg, 3e édition, 1895), Ludwig Feuerbach (traduction russe annotée par G. Plékhanov, Genève, 1892), un article sur la politique étrangère du gouvernement russe (traduit en russe dans Le Social-Démocrate de Genève, Nos, 1 et 2), des articles remarquables sur la question du logements et, enfin, deux articles, courts mais d'un très grand intérêt, sur le développement économique de la Russie (Etudes de Friedrich Engels sur la Russie, traduction russe de Véra Zassoulitch, Genève, 1894). Marx mourut sans avoir pu mettre la dernière main à son ouvrage monumental sur Le Capital. Mais le brouillon en était déjà prêt, et ce fut Engels qui, après la mort de son ami, assuma la lourde tâche de mettre au point et de publier les livres II et III du Capital. Il édita le livre Il en 1885 et le livre III en 1894 (il n'eut pas le temps de préparer le livre IV). Ces deux livres exigèrent de sa part un travail énorme. Le social-démocrate autrichien Adler à fait très justement remarquer qu'en éditant les livres II et III du Capital Engels a élevé à son génial ami un monument grandiose sur lequel il a, sans s'en douter, gravé son propre nom en lettres ineffaçables. Ces deux livres du Capital sont en effet l'oeuvre de deux hommes: Marx et Engels. Les légendes antiques rapportent des exemples touchants d'amitié. Le prolétariat d'Europe peut dire que sa science a été créée par deux savants, deux lutteurs, dont l'amitié surpasse tout ce que les légendes des Anciens offrent de plus émouvant. Engels, avec juste raison, somme toute, s'est toujours effacé devant Marx. «Auprès de Marx, écrivait-il à un vieil ami, j'ai toujours été le second violon.» Son affection pour Marx vivant et sa vénération pour Marx disparu étaient sans bornes. Ce militant austère et ce penseur rigoureux avait une âme profondément aimante. 

Pendant leur exil qui suivait le mouvement de 1848-1849, Marx et Engels ne s'occupèrent pas que de science: Marx fonda en 1864 l'«Association internationale des travailleurs», dont il assura la direction pendant dix ans; Engels y joua également un rôle considérable. L'activité de l'«Association internationale» qui, suivant la pensée de Marx, unissait les prolétaires de tous les pays, eut une influence capitale sur le développement du mouvement ouvrier. Même après sa dissolution, dans les années 70, le rôle de Marx et d'Engels comme pôle d'attraction continua de s'exercer. Mieux: on peut dire que leur importance comme guides spirituels du mouvement ouvrier ne cessa de grandir, car le mouvement lui-même se développait sans arrêt. Après la mort de Marx, Engels continua seul à être le conseiller et le guide des socialistes d'Europe. C'est à lui que venaient demander conseils et instructions aussi bien les socialistes allemands, dont la force grandissait rapidement malgré les persécutions gouvernementales, que les représentants des pays arriérés, tels les Espagnols, les Roumains, les Russes, qui en étaient à leurs premiers pas. Ils puisaient tous au riche trésor des lumières et de l'expérience du vieil Engels. 

Marx et Engels, qui connaissaient le russe et lisaient les ouvrages parus dans cette langue, s'intéressaient vivement à la Russie, dont ils suivaient avec sympathie le mouvement révolutionnaire, et étaient en relation avec les révolutionnaires russes. Tous deux étaient devenus socialistes après avoir été des démocrates, et ils possédaient très fort le sentiment démocratique de haine pour l'arbitraire politique. Ce sens politique inné, allié à une profonde compréhension théorique du rapport existant entre l'arbitraire politique et l'oppression économique, ainsi que leur riche expérience, avaient rendu Marx et Engels très sensibles sous le rapport politique. Aussi la lutte héroïque de la petite poignée de révolutionnaires russes contre le tout-puissant gouvernement tsariste trouva-t-elle l'écho le plus sympathique dans le coeur de ces deux révolutionnaires éprouvés. Par contre, toute velléité de se détourner, au nom de prétendus avantages économiques, de la tâche la plus importante et la plus immédiate des socialistes russes, à savoir la conquête de la liberté politique, leur paraissait naturellement suspecte; ils y voyaient même une trahison pure et simple de la grande cause de la révolution sociale. «L'émancipation du prolétariat doit être l'oeuvre du prolétariat lui-même» : voilà ce qu'enseignaient constamment Marx et Engels. Or, pour pouvoir lutter en vue de son émancipation économique, le prolétariat doit conquérir certains droits politiques. En outre, Marx et Engels se rendaient parfaitement compte qu'une révolution politique en Russie aurait aussi une importance énorme pour le mouvement ouvrier en Europe occidental. La Russie autocratique a été de tout temps le rempart de la réaction européenne. La situation internationale exceptionnellement favorable de la Russie à la suite de la guerre de 1870, qui a semé pour longtemps la discorde entre la France et l'Allemagne, ne pouvait évidemment qu'accroître l'importance de la Russie autocratique comme force réactionnaire. Seule une Russie libre, qui n'aura besoin ni d'opprimer les Polonais, les Finlandais, les Allemands, les Arméniens et autres petits peuples, ni de dresser sans cesse l'une contre l'autre la France et l'Allemagne, permettra à l'Europe contemporaine de se libérer des charges militaires qui l'écrasent, affaiblira tous les éléments réactionnaires en Europe et augmentera la force de la classe ouvrière européenne. Voilà pourquoi Engels désirait tant l'instauration de la liberté politique en Russie dans l'intérêt même du mouvement ouvrier d'Occident. Les révolutionnaires russes ont perdu en lui leur meilleur ami. 

La mémoire de Friedrich Engels, grand combattant et éducateur du prolétariat, vivra éternellement ! 

Ecrit au cours de l'automne 1895

[Source]

 

 

 

 

 

Filed under: révolution

np says...

Pour simplifier, en attendant mieux, il en existe deux sortes.

Ceux qui pensent que nous devrions (et pourrions) vivre sur nos acquis, préserver à tout prix l'intégrité des biens qui nous appartiennent et qui appartiennent à notre très proche communauté. Transmettre des valeurs pour pérenniser la bonne science de nos ancêtres. Maintenir le feu. Survivre dans la sérénité.

Ceux qui pensent que nous devrions produire un pas devant l'autre, inspirer et expirer, faire évoluer notre groupe pour améliorer nos outils, étendre et partager nos connaissances pour rendre notre vie plus agréable. Transmettre cette volonté de ne jamais se contenter d'un peu quand le désir peut beaucoup. Progresser. Vivre dans la tourmente.

Nous avons capturé la rotation parfaite des astres qui progressent dans un mouvement infini. La roue est l'invention qui restera sans doute comme la plus déterminante : la roue, et tous ses symboles, marque la prise de conscience profonde de la direction à imprimer à l'esprit humain. Qu'elle embobine ou qu'elle avance, la roue convient à tous les conservateurs et à tous les progressistes du genre humain.



Quand elle fait un tour sur elle-même, la roue pratique un cycle qu'on appelle aussi une révolution. Le monde parvient rarement à se mettre d'accord sur l'importance, l'intensité, la quantité de ces cycles, mais ils sont là, ils nous entourent et nous guettent comme des oiseaux de proie. Souvent, nous les célébrons, souvent consciemment. Parfois sans y prendre garde. Nous prenons part à une très grande quantité de révolutions : certains les espèrent, d'autres les redoutent. Par étrangeté, ce sont plutôt les tourmentés qui les attendent, quand les sereins voudraient bien ne plus en entendre parler.

De ces cycles, on mentionnera ici deux particularités : d'abord, on peut assister à deux révolutions en circonvolution dans une plus grande. Ensuite, il faut noter qu'un cycle qui s'achève entraîne invariablement le départ d'un nouveau cycle, qui est de même type mais déplacé évidemment dans le temps, voire dans l'espace, voire dans sa nature.

A titre d'exemple, la « guerre froide » a constitué une remarquable imbrication de cycles distendus,  écheveau de liens historiques qui permirent à deux révolutions en miroir de changer la face du monde – l'une avec l'aide, ou aux dépends, de l'autre. Trois années permettent de borner cette idée : en 1917, les États-Unis entrent en guerre contre l'Allemagne et ses alliés, tandis que la Russie connait sa Révolution de février et d'octobre, et signe pour sa part un cessez-le-feu avec les rudes Teutons. En 1953, Staline décède et Eisenhower, qui fera venir le successeur Khrouchtchev aux États-Unis, prend place à la Maison Blanche ; c'est la fin de la guerre de Corée et le début de la destalinisation et de la course à l'espace. Enfin, 1989 est marqué par la chute du Mur, et l'arrivée au pouvoir de Bush père et Gorbatchev, qui découle sur un sommet de « détente » au large de Malte.

Nous sommes en présence d'un prodigieux cycle de la marche politique du monde, dans lequel évoluent deux révolutions majeures qui concernent directement ceux qui, d'un côté, survivent dans la sérénité, et ceux qui, d'un autre côté, vivent dans la tourmente. L'idée générale qui traverse les années post-1989, c'est que la sérénité l'a emporté ;  que « l'intégrité de nos acquis » a reçu la preuve historique, indiscutable, qu'elle doit être protégée du feu, des souffles, et de tout mouvement néfaste à l'équilibre de l'humanité.

Niant toute réalité, une révolution s'est mise à croire que, débarrassée en apparence de celle avec laquelle elle cohabitait dos à dos depuis deux cycles de trente-six ans chacun, elle pouvait se répandre et se vendre à l'Histoire, tel un vieillard odieux croyant avoir découvert la Jouvence après la disparition de sa canne. C'est pourtant bien cette poudre aux yeux, cette potion de charlatans qu'on nous vend depuis vingt ans : elle a pour nom « mondialisation », elle donne sa « chance » à chacun de réaliser un « profit ». Au détriment des faits : la faim (de nourriture chez les uns, de futilité chez les autres) et l'indigence (matérielle chez les uns, intellectuelle chez les autres) s'étendent, et de cette faim et de cette indigence disproportionnées, encouragées par ce vieillard idiot qui se croit maintenant serein et débarrassé de ce qui le soutenait, la mort de la civilisation pourrait bien en être le fruit amer.

À moins que la roue ne tourne.

1989, c'est aussi l'année de naissance officielle du World Wide Web selon Berners-Lee. Un espace défini par la technologie, infini par les possibilités. Un espace de liberté, entendu comme tel depuis ses balbutiements et entendu comme tel aujourd'hui encore par le cœur sans cesse grandissant de ses utilisateurs. Améliorer ses outils, étendre et partager ses connaissances, transmettre cette volonté de ne jamais se contenter d'un peu quand le désir peut beaucoup. Progresser. C'est bien le web qui a repris le cycle de la Tourmente après la chute du Mur. C'est le web qui a permis à l'économie américaine de revenir au premier plan. C'est le web qui a initié, sans doute, une nouvelle révolution (de trente-six ans ? rendez-vous en 2025) et c'est le web qui est à l'origine indirecte de deux fabuleuses prises de conscience à l'échelle planétaire.

La première prise de conscience est ce que nous appellerons en raccourci l'économie du don. À pas infiniment petits, propulsée dans la trame numérique où les distances (kilométriques, humaines) s'amenuisent, l'humanité se redéfinit par rapport à elle-même. Par goût du jeu et par puérilité, nos pères ont fait cheminer l'idée, générations après générations, que le commerce pouvait se délivrer du carcan du strictement « utile » – du commerce pour faciliter les transactions humaines – et pénétrer ces régions aux contours flous, un voyage « agréable » et « tentant » – du commerce pour accéder directement et sans effort au confort, au détriment de celui des autres. Sur ce plan, les Sereins et les Tourmentés ont joué une partie déséquilibrée jusqu'à aujourd'hui, les uns occupant en toute légitimité le terrain du « que le meilleur gagne », les autres gardant pour eux leur air défait, leur goût absurde pour la justice humaine et leur révolution manipulée et remisée dans le placard de l'Histoire.

Seulement, le web est sorti de l'armoire. Enivré par la technologie permissive et par le crépitement de son modem, le Tourmenté s'est mis à échanger comme le veut sa constitution naturelle. Des mots doux, des mots durs, des mots sucrés, des mots graves, puis bientôt des photos, de la voix, des images et du son. Nous échangeons frénétiquement, car rien ne nous en empêche, car c'est gratuit, car c'est tout simplement bon d'échanger pour rien dans un monde où les alternatives au « payer pour tout » n'existent plus, parce qu'une roue aurait cessé de tourner. Le pire, c'est que le Serein y a trouvé goût (et intérêt) lui aussi, de telle manière qu'à ce jour nul n'entend (et ne peut) arrêter ce trafic mondial d'informations gratuites. La conscience de l'économie du don est née avec ce nouveau cycle, cette nouvelle révolution. Les plus tourmentés, gavés de liberté, ont même imaginé pouvoir échanger des bribes de non-information, des morceaux de culture humaine, de patrimoine collectif dont les plus sereins avaient fait leur fortune : telle est leur constitution, à eux. Que les amateurs de joutes législatives, punitives, restrictives ne s'y trompent pas : la révolution du web est en marche, l'économie du divertissement a mis un pied à terre et devra se réinventer ; l'économie de l'information chancèle et devra se réinventer ; l'économie toute entière est perturbée. Le gratuit, le libre, l'échange, le troc, le don marque(ro)nt profondément et durablement notre manière de travailler, d'acquérir des biens, de s'en défaire, de considérer la monnaie, et finalement les relations humaines. Le web inventera le micro-paiement basé sur la volonté de l'acheteur et non plus du vendeur. Le monde entier suivra.

La deuxième prise de conscience, par ricochet, c'est la place de l'humain dans la nature. Sur ce plan, indéniablement, un premier virage a été amorcé lorsque nos aïeux ont réalisé que la Terre n'était pas au centre de l'univers, et que l'Homme n'était pas une créature de Dieu. Sur ce sédiment s'est bâtie la démocratie. Aujourd'hui, il faut jongler avec l'épuisement des ressources naturelles et les implications socio-économiques qui en découlent, avec les catastrophes écologiques majeures qui impactent directement la vie humaine, avec les manifestations grandissantes d'un dérèglement climatique touchant directement ou indirectement l'ensemble des populations du globe (flux migratoires dans le meilleur des cas). C'est le deuxième virage : la nature n'appartient qu'à elle-même. La mouche a compris qu'elle n'était pas au centre de l'univers, elle doit désormais comprendre que le coche ne lui obéit pas.

Dans un monde (at)tiré par un besoin de justice, d'équilibres sains, de liberté d'échanger, pour une humanité qui a conscience des limites de ses ressources et de la nécessité de se restreindre si elle veut que ces ressources, naturelles ou culturelles, puissent être partagées par tous, la redéfinition de la place de l'humain dans la nature s'impose. Dans une économie repensée vers l'humain et l'échange, le rôle et les moyens mis à disposition de l'éducation sont déterminants. L'éducation est le terreau fertile du respect et la garantie d'un essor de la démocratie par capillarité. Apprendre pour apprendre pour apprendre, vouloir vivre avec les autres et à travers les autres. Quand chacun existe, non pour son image, mais pour l'image de tous.

L'économie du don, où l'humanité se redéfinit par rapport à elle-même et par rapport à la nature à travers ses cycles et ses révolutions. Le siècle des Lumières, la Révolution française, ont brisé les chaînes d'un Homme fils de Dieu, et coupé la tête de l'Homme-Roi ; le siècle de la fibre optique, la révolution numérique et écologique, brisera les liens d'une humanité fille délurée de l'argent-Roi. Avec l'économie du don, le commerce redescend sur Terre comme l'Homme est descendu de son piédestal grâce à Darwin et les encyclopédistes. L'argent redevient un moyen et non une fin, la monnaie n'est plus un élément directeur mais un élément utile au développement et au progrès. La nature n'est pas asservie mais partagée.

La nature, elle aussi, elle avant tout, a ses cycles et ses révolutions. Il convient d'y porter la plus grande attention, le plus grand soin, d'y utiliser ce qu'il nous faut pour inspirer notre propre révolution afin de survivre dans la sérénité ou vivre dans la tourmente.

Ou tout simplement de vivre.

Filed under: révolution

recriweb says...

"Corrompue, éloignée du peuple et confrontée à la crise économique, la monarchie de Juillet chancelle puis s’effondre le 27 février 1848. Si des grèves et des protestations de toutes sortes parcouraient le pays depuis des mois, le déclenchement de cette révolution reste, selon les auteurs, un mystère. Le souvenir de 1789 et de la Ire République était vif et la population prit, presque naturellement, le chemin des barricades pour se faire entendre : on chante La Marseillaise, on brandit l’étendard tricolore, des drapeaux rouges apparaissent. Deux courants animent le mouvement : l’un, « socialiste », souhaite une république sociale (Ledru-Rollin) tandis que l’autre se satisferait d’un régime bourgeois (Alphonse de Lamartine). La revendication du suffrage universel et des libertés politiques les unit un moment.

Si l’idée d’une IIe République s’impose dans l’allégresse générale, un débat s’installe très vite sur le type d’institutions à instaurer et sur les revendications ouvrières. Les débats de l’Assemblée constituante de 1848 demeurent riches d’enseignements pour aujourd’hui. La tendance bourgeoise l’emportera : la répression des manifestations sera sanglante, éloignant le peuple d’un régime que Louis-Napoléon Bonaparte n’aura plus qu’à cueillir (coup d’Etat de 1851).

Illustré de gravures et de tableaux, pertinemment éclairé de témoignages, le livre ravive la mémoire des luttes républicaines et populaires."

Anne-Cécile Robert, Le Monde Diplomatique

[source : http://www.monde-diplomatique.fr/2009/09/ROBERT/18135]

Filed under: révolution

Roger's says...

Je cherche un révolutionnaire pour sortir le Gabon du gouffre. Il y a encore quelques années le Capitaine Mandza. Qui aurai pu nous donner cette victoire de liberté. Il ne nous reste plus que vous le Peuple Gabonais, qui dans un sommeil de 1000 000 0000 de nuit semble attendre le retour de Mandza. Réveil- toi Gabon.

Filed under: Révolution